Montréal est la seule ville que je connaisse qui ait sa propre journée nationale du déménagement. Le 1er juillet, si vous n’êtes pas de ceux qui chargent fébrilement des boîtes dans un camion c’est que vous prenez un malin plaisir à regarder vos voisins se tortiller dans de minuscules escaliers extérieurs en colimaçon portant d’immenses réfrigérateurs ou machines à laver.

À cette période-ci de l’année où grand nombre de Montréalais réorganisent leur vie, Artemano m’a proposé de dépouiller la mienne jusqu’à la simplicité la plus essentielle. Fier ambassadeur des intérieurs minimalistes, Artemano se dédie à la conception de pièces qui prennent toute leur valeur dans des décors épurés. Afin de m’inspirer, j’ai feuilleté Le pouvoir étonnant du rangement : désencombrer sa maison pour alléger sa vie, par Marie Kondo. Intriguée par l’approche minimaliste et le zèle de Kondo pour tout ce qui touche à l’organisation, plutôt que de m’en tenir à la lecture des conseils de la reine japonaise du rangement, j’ai décidé de les mettre en pratique.

Une fois le déménagement terminé, quand tous vos meubles sont à leur place et que seuls les éléments essentiels ont été sortis de leur boîte, votre nouvelle demeure baigne dans une énergie magique – tout respire. Puis, au fur et à mesure que vous défaites les autres boîtes, celles où s’entassent livres de référence, magazines, électroménagers et manteaux d’hiver, cette sensation de légèreté et de possibilités commence à se dissiper. Et bien cette fois-ci, je veux faire perdurer la magie.

Avant de m’embarquer dans le réaménagement de ma propre maison, je visualise clairement le type de vie que je souhaite dorénavant y mener. Les yeux fermés, je vois une maison réduite à son essentiel où les beaux objets et les belles pièces d’art sont mis en évidence au lieu des piles de papier et de linge sale. Je porte de jolies robes, et non mon vieil ensemble de jogging, et j’écris mon premier livre, plutôt que de passer mon temps sur Facebook à visionner des vidéos sur des chatons. Cette vision sait me guider au moment où je me lance dans cette aventure gargantuesque.

Les premières semaines sont intenses; je passe en revue chaque chose que je possède en commençant par les vêtements, ensuite les livres, puis les papiers et komono (objets divers). J’éparpille tout sur le sol.

« En les exposant à la lumière du jour et en les ranimant, » dit  Kondo, « vous trouverez étonnamment facile de juger si elles déclenchent une émotion en vous. »

Puis, je me demande : « Est-ce que cet objet me met en joie? »

J’ignore mon côté rationnel – c’est encore en bon état/ça ma coûté tellement cher/ça pourrait servir un jour – et conserve uniquement ce qui fait battre mon cœur.

Les deux tiers de mes vêtements aboutissent dans un magasin d’articles d’occasion. Je réorganise ceux qui restent et procède avec ceux qui peuvent être accrochés. Je les place du plus long au plus court, de façon à ce qu’ils montent vers la droite, ce qui a pour but de « donner de l’énergie » à la penderie.

Vous penserez peut-être que je suis dingue, mais quand je choisis maintenant une tenue, je ressens une certaine frénésie à la vue de tous mes vêtements. C’est comme si je me retrouvais à un souper dansant entre amis proches plutôt qu’à une conférence entourée de collègues de travail et d’étrangers.  

Via deasogmia.blogspot.nl

Quand vient le temps de déterminer l’utilité de mon impressionnante collection de livres de cuisine, au lieu d’essayer de les trier en regardant le dos, je les étale sur le plancher, puis, les prends un par un et me pose à nouveau la question magique : « Est-ce que cet objet me met en joie? » 

Avec plus de 100 rejetons – certains même jamais consultés – je me tourne vers mes amis Facebook afin de m’en débarrasser. Une semaine plus tard, je reprends contact avec un chef cuisinier que je n’ai pas vu depuis des lunes, j’apprends qu’une amie actrice organise des œuvres de bienfaisance pour des enfants défavorisés (elle hérite d’une pile de livres pour son encan silencieux) et je trouve une caisse de vin devant ma porte, gracieuseté d’un ami producteur de vin en guise de remerciement. Je ne m’attendais à rien de tout cela, mais quel bel échange impromptu d’énergie.

Ma paperasse ne me met aucunement en joie, mais au lieu de m’en débarrasser, je prends le taureau par les cornes. À la déchiqueteuse vieux relevés bancaires, rapports médicaux de mon défunt toutou de compagnie et cartes de souhaits amassant la poussière. Je titille de plaisir à chaque manuel d’utilisation mis aux poubelles.

Via apartmenttherapy.com

Les objets divers – komono – viennent en dernier. Cette catégorie regroupe tout le reste, allant des articles de toilette aux câbles électriques au papier à lettres en passant par les souvenirs, les photos et les cadeaux dont on arrive plus difficilement à se départir, à moins d’avoir de l’expérience dans la matière.

Je réalise qu’il est temps de me défaire de mes journaux intimes d’adolescente. Je pensais qu’ils me serviraient un jour à documenter un livre, mais non. D’ailleurs, je n’ai pas la moindre intention de revisiter cette tranche obscure de ma vie. Je les remercie donc de m’avoir aidée à composer avec mes émotions, dans une ancienne vie me paraît-il, et je les laisse aller.

Après avoir passé au travers de douzaines d’enveloppes de photos, je me réjouis de la version abrégée de mon histoire de vie qui tient miraculeusement dans un seul album de mes photos préférées.

J’emmène la pile entière de cadeaux à recycler à un refuge pour femmes, afin qu’elles s’en servent pour un nouveau départ. Je crois que les donateurs initiaux seraient d’accord.

L’application de cette méthode transforme la tâche sisyphéenne qui consiste à ranger et réorganiser sa vie en une expérience spirituelle. Cela s’est avéré un vrai test de patience –le tri de bâtons de colles, de punaises et de crayons mal aiguisés est loin d’être aussi amusant que le tri de ses souliers – mais je me suis jurée de ne plus jamais faire entrer dans ma demeure un objet qui ne me ferait pas vibrer au son de la voix de 200 choristes chantant du gospel à l’unisson.

Ma nouvelle bible me promet que je ne voudrai plus jamais retourner à mes anciennes habitudes. Je lis ses derniers mots en me prélassant dans mon divan – dans ma robe d’été préférée – en profitant de la douce atmosphère aérée du havre de paix qu’est devenue ma demeure fraîchement désencombrée :

« Consacrez votre temps et ressentez de la passion pour ce qui vous procure le plus de plaisir, pour la mission qui est la vôtre dans la vie. »

Je suis prête.